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Christoblog

12 jours

Avant 12 jours, une personne hospitalisée dans un hôpital psychiatrique sans son consentement doit voir un juge, qui décidera ou non de la maintenir internée.

Ce sont ces confrontations entre malade et juge que Depardon décide de montrer, simplement filmées en champ / contrechamp, et juste entrecoupées par des plans de coupe plus ou moins convaincants (des paysages brumeux, des couloirs d'hôpital).

Le dispositif, assez peu original quand on connaît le cinéma de Depardon, est toutefois efficace. Peu importe quelle décision prend le juge (il confirme toujours, sauf dans une situation, l'enfermement), on est souvent interloqués par les expressions des malades, dont certains sont très, très impressionnants.

L'intérêt du film réside donc exclusivement dans cette façon dont il malaxe la pâte humaine et donne à voir des destinées personnelles parfois terrifiantes (la dame qui rêve de se suicider, celui qui a tué son père, la salariée d'Orange). Cette densité est particulièrement palpable quand le visage des malades sont à l'écran. Quand la caméra s'attarde sur les juges, l'intensité chute d'un cran, même si on se prend parfois à les interclasser dans l'ordre de nos préférences, tout à fait subjectives.

Un film solide, mais pas le meilleur Depardon à mon sens.

 

2e

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Battle of the sexes

Beaucoup de moyen, pas mal de bon et un peu de mauvais dans ce film à la croisée des genres.

Pour le moyen : la mise en scène un peu molle (on peine à reconnaître la vivacité des auteurs de Little Miss Sunshine), la narration sage, une histoire d'amour platement filmée, une bien-pensance qui peine à convaincre.

Pour le mauvais : des longueurs (la première scène de coiffure où on a envie de crier : ON A COMPRIS, T'ES LOURD). Le film aurait mérité d'être raccourci d'une demi-heure.

Pour le bon : une prestation énormissime d'Emma Stone qui parvient à tout transformer chez elle, de la démarche à la posture, et une reconstitution d'une partie de tennis bluffante. 

Au final, un moment de cinéma de moyennement agréable à plutôt plaisant, suivant l'intérêt qu'on porte au tennis, au coming out des tenniswomen lesbiennes, ou à Emma Stone. Pour ma part, c'est le versant féminisme décomplexé qui m'a le plus plu : l'aspect "je les emmerde tous ces connards de phallocrates, et je vais les niquer". 

 

2e

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La lune de Jupiter

Il faut probablement un goût pour le mauvais goût pour apprécier pleinement ce second film de Kornel Mundruczo.

Je ne le conseillerai donc pas aux esthètes sensibles, aux amateurs de cohérence stylistique et aux spectateurs qui recherchent subtilité et délicatesse.

La lune de Jupiter est en effet un foutoir tape à l'oeil qui commence comme un film roumain social à la Mungiu (caméra à l'épaule, plan séquence virtuose, vérisme à tout crin), pour continuer comme une fable Tarkovskienne , avant de se terminer en mode film d'action américain. 

Entre temps, Mundruczo nous aura ravi par son sens de la mise en scène instinctif et décapant, nous offrant des séquences d'une richesse visuelle insensée, comme celle de l'appartement qui tourne sur lui-même ou comme la poursuite en voiture, un exercice pourtant convenu, qui ici semble radicalement renouvelé.

Il est à mon avis complètement vain de trouver une morale générale à ce film, et c'est probablement ce qui dérange le grand nombre de critiques qui ont descendu le film, et qui aiment à classer les oeuvres dans une case : film mystique, parabole sur les migrants, dénonciation des travers de nos sociétés non-croyantes ? Le film n'est évidemment rien de tout cela : peut-être au final n'est il que la description attentive d'une situation inattendue, ou le simple portrait d'un ange sans Dieu.

J'ai été captivé.

 

3e

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Western

Après le merveilleux Toni Erdmann, sommes nous en train d'assister à la naissance d'une nouvelle vague allemande, chaperonnée par sa réalisatrice, Maren Ade, qui a justement produit Western ?  

On peut se le demander, tant ce film partage de points communs avec Toni Erdmann : même distance, dont on ne saurait dire si elle est amusée ou critique (ou les deux), même façon d'égarer un peu le spectateur dans un récit qui semble incontrôlé et conduit par la succession d'évènements improbables (mais qui est certainement au contraire très maîtrisé). 

Le film est intéressant par de nombreux aspects plutôt originaux : le vrai travail des ouvriers de travaux publics est montré avec un réalisme confondant, le personnage principal est très charismatique et toute l'intrigue peut être regardée sous l'angle d'une Europe à deux vitesses, ou d'un nouveau type de colonisation (il s'agit d'une équipe de travailleurs allemands, isolée dans un coin perdu de Bulgarie).

La tension psychologique qu'arrive à installer la réalisatrice Valeska Grisebach est par instant prenante, et plusieurs scènes sont d'une grande force dans le genre "incommunicabilité" et "le pire va arriver, c'est sûr". 

Le point faible du film, mais c'est aussi en partie son charme, tient dans ses vides, ses creux, ses temps morts, ses clichés parfois mollassons.

Je conseille ce film aux cinéphiles prêts à prendre leur temps, curieux de découvrir une oeuvre finalement assez originale.

 

2e

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Thelma

Dieu sait si j'ai aimé Oslo, 31 août, meilleur film pour moi de l'année 2012.

Las, son réalisateur Joachim Trier ne cesse depuis de me décevoir : son film précédent (Back home) m'avait interloqué (pour être gentil) et celui-ci m'a catastrophé, si je puis utiliser cette tournure familière.

Je vais donc, à contre coeur, énumérer ma liste de récriminations. Le scénario est cousu de fil blanc. Tout y est dessiné avec une lourdeur qui devient gênante, et qui est en contradiction totale avec la légèreté de traitement que nécessiterait l'intrigue. Exemples : la vue en plongée qui ouvre le film est inquiétante à souhait, les vols d'oiseaux rappelle avec une lourdeur kolossale Hitchcock, le portrait de la méchante grand-mère enfonce tous les clichés à trois sous, la fin avec la guérison par imposition des mains est ridicule, le retour de la disparue ne rime à rien, etc.

Le film fait fasse à un double handicap : le scénario est d'une faiblesse criarde, enfilant les poncifs du genre fantastique, et la mise en scène sert ces poncifs avec une servilité de débutant. Le résultat ressemble au final à une série Z d'auteur, chacun de ces deux défaut majeur aggravant l'autre. Et réciproquement. 

On pense sans cesse à Grave, de Julia Ducourneau. La thématique principale étant exactement la même : il s'agit dans les deux cas de peindre l'éveil à sa sexualité d'une jeune femme, associée à une transgression de l'ordre du bizarre. La comparaison est très cruelle, tant le film de la jeune française était choquant, iconoclaste, décoiffant et celui de Trier convenu, suranné, froid. Thelma convoque aussi des souvenirs de L'exorciste, de Carrie, de Morse, références qui toutes mettent en exergue son caractère souffreteux et innabouti. 

A fuir, malheureusement.

Joachim Trier sur Christoblog : Oslo, 31 août - 2012 (****) / Back home - 2014 (**)

 

1e

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En attendant les hirondelles

Le premier long-métrage de Karim Moussaoui place son auteur parmi les jeunes cinéastes mondiaux les plus prometteurs.

Il y a en effet quelque chose de Krzysztof Kieslowski ou de Nuri Bilge Ceylan dans la double intention du film : donner à voir d'amples dilemmes moraux nichés au creux du quotidien, tout en donnant à son film une douce élégance esthétique.

On suit successivement trois histoires qui n'ont rien à voir entre elles, si ce n'est des rencontres fortuites qui font se croiser les différents personnages. L'oeil du cinéaste, et donc celui du spectateur, devient par ce procédé presque divin : on entre dans la vie des personnes presque par hasard et on y voit tout. Le film se termine par l'amorce d'un quatrième chapitre : on suit quelques minutes un personnage que le protagoniste du troisième volet croise par hasard, avant que le générique de fin nous frustre brutalement du pouvoir omniscient que nous avons eu pendant deux heures.

Le film de Moussaoui est empli de multiples petits signaux à peine esquissés qui peuvent évoquer la situation de l'Algérie contemporaine (un article de journal, une corruption en passant, un souvenir de la guerre civil) ou ouvrir une parenthèse poétique inattendue (les musiciens dans le désert). Sous ses dehors un peu lisses, il est d'une grande richesse.

L'intérêt des trois historiettes va croissant : la première décrit une (petite ?) lâcheté, la seconde le basculement d'une vie entre raison et sentiment (tout en étant un magnifique portrait de jeune femme) et la dernière terrasse par sa maîtrise formelle et l'attention portée aux visages des acteurs.

Un cinéaste important est probablement en train de naître.

 

3e

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Au revoir là-haut

J'aimerais pouvoir dire beaucoup de bien de ce film : Albert Dupontel m'est sympathique (j'ai adoré 9 mois ferme), le casting est épatant et le scénario est sur le papier un des plus attrayant que le cinéma français a produit ces dernières années.

Mais curieusement, je ne suis jamais vraiment entré dans le film. La virtuosité un peu vaine de la caméra de Dupontel convient assez mal au caractère noir de l'histoire, comme d'ailleurs les décors ripolinés et la photographie bien léchée.

On n'est jamais loin de la caricature, ou a minima d'une sorte de BD dans laquelle les personnages seraient croqués à grand traits, dans un style un peu trop net pour être réellement intéressant. 

Quelques aspérités du livre sont gommées, à l'évidence dans le but de rendre le film à la fois plus spectaculaire et plus aimable : le fait que ces arrangements soient effectués avec la bénédiction de Pierre Lemaitre, qui a participé au scénario, ne les rend pas moins inutiles.

Ceci étant dit, le film se laisse regarder, un peu comme une série de samedi après-midi pluvieux : il ne prête guère le flan à la critique frontale, sauf peut-être pour les détracteurs de l'esthétique à la Jean Pierre Jeunet. Il y a en effet un peu du style de ce dernier dans Au revoir là-haut.

A vous de voir.

 

2e

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Le musée des merveilles

Le musée des merveilles est un film bouleversant, qui fait naître l'émotion de multiples façons : par ce qu'il raconte, par ce qu'il montre et par ce qu'il fait entendre.

C'est un sentiment vraiment merveilleux, qu'on éprouve rarement au cinéma, que celui que procure le film  de Todd Haynes : celui de se perdre dans un labyrinthe d'histoires et de sensations, que le montage éclaircit progressivement.

La délicatesse de la mise en scène et la pertinence de toute la direction artistique rendent le film doux et aimable, son scénario est d'une intelligence rare. Les correspondances, les concordances entre les deux époques du film semblent évoquer une liaison paranormale, qui s'avérera finalement bien différente que celle qu'on peut imaginer au début de la projection.

Parmi les nombreuses qualité du film, il faut souligner l'incroyable traitement du son (par exemple, le film met en scène des personnes sourdes, et quand une scène est en caméra subjective, on entend moins bien) qui provoque un sentiment d'immersion confondant.

La reconstitution des différentes époques est parfaite, le jeu des trois jeunes acteurs renversant et l'inventivité générale du film a provoqué chez moi une sorte de jubilation esthétique et intellectuelle qui s'est noyé pour les dernières scènes dans un Niagara de larmes.

Je le recommande chaudement. Un des tout meilleurs films de l'année.

 

4e 

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A beautiful day

A beautiful day est d'une grande beauté formelle.

Pas un plan n'est inutile, mais contrairement à la plupart des films, dans lesquels la succession des plans fait avancer l'action, il s'agit plutôt ici de décrire le plus précisément possible l'état psychologique du personnage.

Joaquin Phoenix, surpuissant, trouve ici sans contestation possible le rôle de sa vie. Il évolue en douceur, comme un chat, silencieux, calme, implacable, même pas haineux. Il fait vraiment peur, y compris dans des scènes d'empathie surréalistes (celle où il tient la main de sa victime en train d'expirer par exemple). 

La violence contenue dans le film, dont la presse fait grand cas, n'est finalement qu'allusive. On ne voit pas vraiment de sang et les scènes de massacre ne sont montrées qu'indirectement (caméra de surveillance, reflets) quand elle ne font pas carrément l'objet d'ellipses.

Le film respire l'intelligence, et tout y est techniquement parfait : montage, son, photographie, cadres, scénario, seconds rôles (la mère), utilisation des décors. Seul petit bémol dans l'appréciation : les flash-backs, que je trouve un peu moins bons que le reste du film.

Une belle réussite, empreinte d'une curieuse douceur. Un film sec mais pas aride.

 

4e 

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D'après une histoire vraie

Une catastrophe, un incident industriel, une gabegie, un navet de première ampleur : on ne sait pas trop comment trouver les qualificatifs qui décriront le mieux le niveau d'indigence crasse qu'atteint ce film.

Le jeu des deux actrices est absolument pitoyable. Eva Green entre ainsi au Panthéon des pires actrices, avec une prestation qu'elle traînera comme un boulet honteux tout au long de sa carrière : elle surjoue le mystère, alors qu'un jeu plus neutre aurait à l'évidence mieux servi son personnage. 

Le scénario est à la fois cousu de fil blanc et tissé d'invraisemblances, le film devenant progressivement une caricature de lui-même en même temps qu'une pâle copie de Misery, auquel on pense forcément. Les motivations de Elle restent floues, la crédulité de Delphine suspecte, la réalisation de Polanski est standard, on s'ennuie et on peste de perdre son temps.

Une cruelle déception.

 

1e

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Gazette du Arras Film Festival 2017

4 novembre

Indivisibili (2/5) de Edoardo De Angelis, a été un gros succès en Italie, où il a remporté 6 Donatello (l'équivalent de nos Césars). L'image est jolie, le pitch intéressant (deux siamoises exploitées par leur père découvrent qu'elles peuvent être séparées), mais le film ne va au bout de ses promesses, malgré de beaux moments et des actrices formidables.

Centaure (3/5) est un film kirghize, présenté à la section Panorama à Berlin. J'ai trouvé qu'il était très plaisant à regarder, certes dépaysant mais aussi très bien réalisé. Il s'agit d'une jolie fable porteuse à la fois d'une grande poésie et d'agréables traits d'humour.

5 novembre

Si tu voyais son coeur (3/5), premier film de la jeune réalisatrice Joan Chemla, est une réussite, même s'il n'est pas parfait. Un univers très personnel et un casting de rêve (Gael Garcia Bernal, Marine Vacth, Nahuel Perez Biscayart, Karim Leklou) pour une oeuvre inclassable. Je reviendrai longuement sur ce film au moment de sa sortie, le 10 janvier.  

The king's choice (4/5), est très intéressant, mais il ne connaîtra malheureusement pas de sortie cinéma en France. Blockbuster dans son pays qu'il représente par ailleurs aux Oscars, ce film norvégien est d'une facture extrêmement classique, mais il est prenant de bout en bout. Il raconte les quelques jours de l'invasion allemande de la Norvège en 1940 en se concentrant sur l'attitude du roi de Norvège. C'est admirablement construit, joué et filmé. Un régal.

La soirée est norvégienne puisque nous enchaînons avec Thelma (1/5), le nouvel opus de Joachim Trier dont j'avais adoré le deuxième film, Oslo, 31 août. Hélas celui-ci est raté : lourdingue, mal écrit, prévisible, trop long et platement réalisé. Le film sort bientôt (le 22 novembre) est je vais tristement devoir dire tout le mal que j'en pense à ce moment-là.

11 novembre

Mariana (3/5), de la réalisatrice franco-chilienne Marcela Said, qu'on dit surdouée, est effectivement un beau morceau de cinéma - et un beau portrait de femme. On ne voit pas vraiment ce vers quoi le film veut aller, mais sa réalisation épurée et parfois troublante laisse augurer d'une belle carrière pour la réalisatrice.

Le nouveau film de Xavier Beauvois, Les gardiennes (5/5) m'enthousiasme. Je suis au bord des larmes pendant une bonne partie du film, à la fois frappé par sa perfection formelle, son faux classicisme et la performance des actrices. Le film sort le 6 décembre, j'aurai l'occasion de le critiquer à ce moment-là.

Pour clôturer cette année, un petit film sympa, mais pas vraiment réussi : Gaspard va au mariage (2/5), de Antony Cordier. Cela se passe dans un zoo, avec un casting plaisant (Laetitia Dosch, Félix Moati, Marina Fois, Johan Heldenbergh, Guillaume Gouix), mais pour une raison qu'il faudra que j'explicite ultérieurement, cela ne fonctionne pas.

A l'année prochaine, Arras !

 

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Springsteen on Broadway (26/10/2017) Part 1

 Dehors 

Times Square, à un lancer de pierre, brille de mille feux alors que je me dirige vers l'entrée du Walter Kerr Theatre, situé dans une rue perpendiculaire au Great White Way, ce jeudi 26 octobre 2017.

L'entrée du théâtre est conforme à l'idée du minimalisme américain en matière de décorum : une immense enseigne lumineuse au lettrage vaguement ringard, un aperçu depuis la rue sur les fauteuils habillés de velours rouge, et quelques gentils réceptionnistes qui scannent sans chichi le précieux sésame de spectateurs ravis d'être là.

Avant de pénétrer dans l'antre que Springsteen occupe pendant 80 soirées, il faut encore faire un crochet sur le côté du bâtiment (une affreuse entrée de parking) pour passer sous un très laid détecteur de métaux. Mais peu importe, le jeu en vaut largement la chandelle.

Rappelons que les heureux spectateurs présents ce soir auront déboursé de 75 à 850 $, avec une moyenne de 503 $ la place. Une aubaine pour ceux qui auront trouvé leur bonheur lors des quelques minutes qui suivirent la mise en vente officielle. Les autres, qui se sont fournis au marché noir, sur des sites spécialisés (Stubhub, Viagogo), auront déboursé couramment 2000 $ et parait-il jusqu'à 8500 $ pour faire partie des 950 spectateurs présents chaque soir. Je regarde mes voisins en me demandant qui a payé ce prix pour réaliser son rêve...

Je m'installe avec ma fille au balcon. On est très haut, avec une vue plongeante sur la scène : du bois, un piano, des caisses de matos, des lampes industrielles. Comme la bière coûte 40 $, on se retient de boire un coup.

A côté de nous, beaucoup de parents avec leurs enfants (du père de 70 ans avec son fils de 50, à celui de 30 ans avec sa fille de 10 ans) et des couples plutôt âgés.

Le billet précise Show starts promptly, et à 19h55, panique dans les toilettes hommes : on sonne pour le début du spectacle. Accélération notoire de la vitesse de remontée de braguette, plus personne ne prend le temps de se laver les mains.

20h et 1 minute. Les lumières s'éteignent, un silence assourdissant envahit la salle. Quelques secondes et le Boss entre en scène par la gauche, démarche lente, jean et T-shirt noir. Du public commencent à monter ces "Bruuuuuuuuuuuuuce" spécifiques au public américain qui peuvent faire croire que les spectateurs sont en train de huer, ou de hurler doucement au loup.

 Acte 1 

Dès les premiers mots on sait que nous ne sommes pas un concert. Springsteen n'entame pas par un classique "Good night, New Yoooork", mais par un monologue assez long où il sera question, mezzo voce, d'avoir le sentiment d'être un imposteur, et en même temps de l'art du showman, de son magic trick.

Armé de sa seule guitare acoustique, Springsteen entame une version à rallonge de Growing up, sans cesse interrompu par des anecdotes ou de petites historiettes que ceux qui ont lu son autobiographie connaissent bien. 

Toute la première partie du show va être constituée d'histoires racontées, entrecoupées de chansons (lors de la deuxième partie, ce sera plutôt des chansons avec quelques vignettes parlées). L'enfance (une version très belle au piano de My hometown précédée d'une longue intro), le père (My father's house), puis la mère (The wish au piano). Si certains yeux restaient secs avant cette merveilleuse chanson peu connue, il ne l'étaient plus à la fin, je vous l'assure. Impossible de ne pas tomber raide amoureux de la femme dont Springsteen fait le portrait, dans la chanson elle-même et dans ce qu'il raconte sur elle. 

Après ces quatre chansons, durant lesquelles le Boss parle en égrénant souvent les mêmes accords, on réalise qu'on est captivé par quelque chose d'inconnu, ni vraiment un concert, ni une lecture, mais un mélange des deux, mâtiné de one-man show (Springsteen s'avère capable de faire rire sur commande toute la salle avec une simple mimique) et de prêche mystique (j'y reviendrai).

Quelques mots sur la salle : le son est exceptionnel (on entend distinctement le Boss reprendre son souffle), le public est dans un état de recueillement quasi religieux (on entendrais une mouche voler). Tout juste nous autorisons-nous à applaudir avidement à la fin de chaque morceau ou lorsque les paroles (et parfois un petit signe du Boss) semblent nous l'autoriser. Personne ne sort de téléphone portable, c'est strictement interdit, et il paraît (mais je ne l'ai pas vu ce soir là) que le personnel à une pratique géniale : il pointe vers l'offenseur une torche électrique qui le dénonce à toute la salle et le fait interrompre immédiatement sa coupable activité. Conséquence : aucune photo volée sur Internet. Celle ci-contre est donc une photo "officielle".

Après l'enfance, l'adolescence. Un Thunder road poignant, probablement une des plus belles versions que j'ai entendu - et je ne les compte plus. Bien que ni les paroles ni les arrangements soient modifiés la chanson sonne différemment. Elle semble avoir été écrite il y 40 ans pour être chantée aujourd'hui par un homme dont les plus belles années sont derrière lui.

The promised land est une ode aux grands espaces américains et cette version country, dépouillée, la fait là encore sonner bien différemment que sa version "comment faire en sorte que 90 000 personnes lèvent les bras en même temps dans un stade". Pour la fin de la chanson, le Boss s'éloigne du micro et finit sans amplification. J'aurai donc vécu cela une fois dans ma vie : entendre Springsteen chanter de sa vraie voix.

A suivre ce qui est pour moi le moment le plus saisissant de la soirée : un Born in the USA présenté par le Boss comme un "GI blues, a protest song". Longue intro flamboyante à la 12 cordes, puis tout à coup un moment suspendu dont tous les spectateurs médusés se souviendront longtemps. Le premier couplet a capella par un Springsteen transfiguré, livide, à la vois blanche, éloigné du micro.  La fin de la chanson, terrible plainte pleine de souffrance et de déception, à peine enjolivée de quelques notes, est un moment exceptionnel.

A suivre : Springsteen on Broadway Part 2

 

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Springsteen on Broadway (26/10/2017) Part 2

A lire avant de continuer : Springsteen on Broadway Part 1

 Acte 2 

A l'exact mitan du spectacle (8ème morceau sur 15), Tenth avenue freeze out marque le basculement de la partie autobiographique à la partie plutôt thématique. S'installant au piano pour une longue séquence enlevée, Springsteen nous convie à contempler l'avènement et l'ascension du E Street Band. Un long passage très émouvant est consacré à son alter ego musical, le géant noir autour duquel sa musique a longtemps gravité : Clarence Clemons. "Perdre Clarence, c'est comme perdre la pluie", dit-il, en plaquant tristement le même accord plusieurs fois, et juste avant de faire exploser la salle en le présentant comme il avait l'habitude de le faire quand C. était encore vivant.

Le moment est alors venu de faire entrer sur scène sa femme, Patti Scialfa, par ailleurs elle-même chanteuse et auteur-compositeur. Le Boss la fait venir en mimant au piano les premiers mots qu'il a entendu d'elle : elle chantait "I know something about love". Et il ajoute goguenard : "Sure she did !"

Leur duo est parfait, Patti n'est qu'en backing vocal, elle ne chante pas seule. Tougher than the rest au piano est convaincant, mais leur duo de guitare sur l'ambigu et magnifique Brillant disguise est encore meilleur.

Le morceau suivant, Long walk home est une évidente allusion politique à la présidence Trump : le personnage de la chanson ne reconnaît pas le pays qu'il aime autour de lui, et ... le chemin sera long.

The rising sonne ensuite comme une cérémonie d'exorcisme, les éclairages éclairant tout à coup le décors et Springsteen par le bas, comme dans un film d'horreur. Se reculant une fois de plus du micro, la longue litanie finale des sky of ... résonne dans le théâtre comme une prière. 

Le ton change alors. L'ado amusant, le vieux copain sympa et le mari amoureux disparaissent et laisse la place au performer hors norme : Dancing in the dark explose dans la salle comme s'il était joué full band et  quand le Boss fait démarrer au coeur de la chanson les accords rageurs de The land of hope and dreams, on sent la salle littéralement vaciller de plaisir. En un éclair, le plaisir des concerts du E street band ressurgit : l'énergie furieuse, les enchaînement à couper le souffle et ce sentiment que le spectateur se fatiguera avant les musiciens. Impressionnant : on voyait jusqu'alors un homme et un artiste en pleine introspection, et brutalement a surgi un band leader qui a senti l'odeur du sang. 

Avant d'attaquer le sprint final, Springsteen reparle longuement (son magic trick, il nous l'a encore bien fait) et récite un Notre-père plus nostalgique que pieux, que chacun pourra partager quelque soit ses croyances. Un Born to run épuré  finit en beauté le show. Quelques secondes avant que les lumières s'éteignent, Springsteen ne joue plus de guitare : il finit la chanson en se servant de la caisse de son instrument comme d'un percussion, trois coup comme trois points de suspension...

 

 Dehors 

De la salle on sort directement dans la rue. Les visages sont heureux, on voit que certains spectateurs sont dans leur bulle : le show est une expérience un peu extrême pour plusieurs d'entre nous, j'imagine. Tant de morceaux écoutés dans la fureur des stades entendus ici mis à nu, dans un silence de crypte et une proximité extraordinaire. Il faudra digérer.

Tiens, un petit groupe attend derrière des barrières, devant une porte métallique en façade du théâtre, juste à côté de l'entrée des spectateurs.

Quelque trente minutes plus tard, Patti sort la première. Une dame lui offre un bouquet de fleur, elle s'approche et les deux papotent ensemble. Pendant ce temps, le Boss salue les petits groupes de fans, signe des autographes, monte sur le marche-pied de la voiture pour faire un petit signe aux fans situés de l'autre côté de la rue, devant le théâtre où Robert de Niro signe sa première mise en scène. Il veille scrupuleusement à saluer tous ceux qui sont venus le voir.

Puis le couple monte dans le SUV aux vitres teintées, et ce dernier s'éloigne tranquillement dans la nuit new-yorkaise.

 

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Mise à mort du cerf sacré

A l'image de son titre, le nouveau film de Yorgos Lanthimos est à la fois intellectuellement stimulant, inutilement alambiqué et esthétiquement séduisant.

Commençons par l'aspect intellectuel : le scénario nous égare un bon bout de temps sur des fausses pistes avant de se préciser progressivement, pratiquement à notre corps défendant, tellement l'intrigue est dérangeante et surréaliste. A ce titre, on en profite bien mieux si on ne connait rien de son propos.  

Sans dévoiler son pitch, je dirais seulement que le film m'a beaucoup plu, donnant une incarnation cinématographique au thème de l'irruption du sacré dans le réel, sujet fort peu traité au demeurant. Sa rigoureuse logique interne est à la fois terrifiante et plaisante. Elle conduit inévitablement à la question : "Nom d'un chien, que ferais-je moi-même à la place de Steven ?".

La stimulation intellectuelle engendrée par le scénario de Lanthimos sera pour certains peut-être un peu gâchée par une inutile sophistication : la scène d'ouverture sur une opération à coeur ouvert en est un bon exemple. D'autres jouiront de la beauté esthétique ahurissante de certains cadres, de l'utilisation rigoureuse des symétries et de la photographie glacée mais somptueuse.

Le cinéma de Lanthimos n'est pas un cinéma de sensation, c'est un cinéma de réflexion. C'est surtout à ce titre qu'il peut être comparé à celui de Kubrick.  Si on accepte ce postulat, alors il procure un plaisir certain.

 

3e

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Jeune femme

Lors du Festival de Cannes 2017, il y eut peu d'occasion d'être décoiffé par un film énergique, au ton original. Jeune femme fut de celles-là.

Dès les tout premiers plans (une porte fermée, un montage cut, une héroïne qui fulmine, une scène d'anthologie aux urgences), on sent que ça ne va pas bien se passer, que quelque chose est en train de dérailler sous nos yeux. Et, effectivement, la longue errance de Paula va s'avérer durant un long moment une sorte d'odyssée maudite.

Peu adaptée aux relations sociales normées, menteuse par obligation et énervante par nature, la jeune femme que met en scène Leonor Serraille n'est pas très aimable, même si elle nous fait parfois sourire. Il faut la maîtrise absolue de la mise en scène pour faire passer la pilule d'une narration que d'aucun considéreront comme brouillonne.

Ce qui rend le film attendrissant - et intéressant - c'est qu'il préfère mettre en scène la formidable énergie qui dynamise son personnage principal que ses états d'âme. Du coup, la trajectoire de Paula devient presque magique, et lorsqu'elle finit par rembarrer son ex, on ne peut qu'être admiratif devant les mérites de son irréductible opiniâtreté.

Le film est aussi une découverte : on pressent que la personnalité de l'actrice Laetitia Dosch n'est pas si loin de celle de Paula, et qu'il faudra suivre sur la durée la carrière de ce trublion incendiaire.

Explosif.

 

3e

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